« Trois jours et une vie » de Pierre Lemaître

A la fin de décembre 1999, une surprenante série d’événements tragiques s’abattit sur Beauval, au premier rang desquels, bien sûr, la disparition du petit Rémi Desmedt.

Dans cette région couverte de forêts, soumise à des rythmes lents, la disparition soudaine de cet enfant provoqua la stupeur et fut même considérée, par bien des habitants, comme le signe annonciateur des catastrophes à venir.

Pour Antoine, qui fut au centre de ce drame, tout commença par la mort du chien… »

P.L

Ce quatrième de couverture dit l’essentiel sans trop en dévoiler. Je vous conseille vraiment ce livre mais ne lisez pas de critiques avant de l’avoir terminé. Ce serait dommage car les événements arrivent les uns après les autres et chaque détail a son importance. Je n’avais rien lu de Pierre Lemaître et je vais me dépêcher de l’inscrire sur ma liste ! Auteur de romans noirs (dans lesquels il classe le présent roman), de romans policiers, il décroche le Prix Goncourt en 2013 avec un livre d’un autre genre « Au revoir là-haut ».

9782226325730m

Ce roman passionnant m’a tenu en haleine jusqu’à la fin. Intrigue maîtrisée, rebondissements génialement construits, bref, j’ai adoré…  L’écriture est magistrale et la description fine des personnages nous rend ceux-ci très familiers. Impossible de ne pas se remémorer la tempête Lothar de 1999 à la lecture de ce roman !

« Trois jours et une vie » de Pierre Lemaître », Albin Michel, 2016. 

Publicités

« Délivrances » de Toni Morrison

Ce n’est pas de ma faute. Donc vous ne pouvez pas vous en prendre à moi. La cause, ce n’est pas moi et je n’ai aucune idée de la façon dont c’est arrivé. Il n’a pas fallu plus d’une heure après qu’ils l’avaient tirée d’entre mes jambes pour se rendre compte que quelque chose n’allait pas. Vraiment pas. Elle m’a fait peur, tellement elle était noire. Noire comme la nuit, noire comme le Soudan. Moi, je suis claire de peau, avec de beaux cheveux, ce qu’on appelle une mulâtre au teint blond, et le père de Lula Ann aussi. Y a personne dans ma famille qui se rapproche de cette couleur. Ce que je peux imaginer de plus ressemblant, c’est le goudron; pourtant, ses cheveux ne vont pas avec sa peau. Ils sont bizarres : pas crépus, mais bouclés, comme chez ces tribus qui vivent toutes nues en Australie.

C’est ainsi que Sweetness décrit sa fille, Lula Ann Bridewell à sa naissance. Elle refusera de la toucher, lui demandera de ne pas l’appeler maman, mais Sweetness, pour ne pas rendre les gens perplexes. Son mari la soupçonne d’adultère et la quitte. Durant toute son enfance, Lula Ann cherchera à gagner l’affection et l’estime de sa mère. A huit ans, elle ira même jusqu’à apporter un faux témoignage lors du procès d’une institutrice soupçonnée d’attouchements sur des enfants pour attirer l’attention de sa mère.

J’ai jeté un coup d’oeil à Sweetness; elle souriait comme je ne l’avais jamais vue sourire auparavant : avec la bouche et avec les yeux. Et ce n’était pas tout. A l’extérieur du tribunal, toutes les mères m’ont souri, et deux m’ont réellement touchée et serrée dans leurs bras. Des pères levaient le pouce pour me féliciter. Le mieux, c’était Sweetness. Le temps qu’on descende les marches du tribunal, elle m’a tenue par la main… par la main. Elle n’avait jamais fait ça avant et ça m’a surprise autant que ça m’a fait plaisir parce que j’avais toujours su qu’elle n’aimait pas me toucher.

Devenue adulte, Lula Ann change de nom et se fait appeler Bride. Elle n’est plus la petite fille insultée dans la cour de récréation, la face de charbon méprisée.  Elle est devenue une jeune femme brillante et très belle, sur le point de lancer sa propre ligne de cosmétiques « Toi ma belle ». Mais derrière cette réussite sociale, Bride n’arrive pas à oublier cette culpabilité qui la ronge : avoir envoyé derrière les barreaux une femme innocente. Quand Sofia Huxley, l’institutrice qu’elle a accusée à tort sort de prison, elle veut à tout prix se faire pardonner. Le résultat n’est pas celui qu’elle attendait. De plus, son petit ami la quitte brutalement par un : « T’es pas la femme que je veux ».

Déstabilisée par ces événements, Bride part à la recherche de Booker, son petit ami qu’elle connaît finalement bien peu… Durant son périple, elle rencontrera une famille hippie, une jeune fille qu’elle prendra en affection et elle découvrira peu à peu les secrets de Booker.

978-2-267-02878-2g

C’est le premier livre que je lis de cette grande écrivaine américaine, prix Nobel de littérature en 1993. J’ai aimé la manière dont elle a exploré les facettes de son personnage central Lula Ann Bride, petite fille, adulte, tour à tour racontée par sa mère, sa collègue… La couleur de peau reste un thème central et le racisme au sein de sa propre famille interroge le lecteur. L’enfance et plus particulièrement les abus liés à l’enfance sont bien représentés dans le récit : Rain, rejetée par sa mère prostituée, le frère de Booker tué par un pédophile, Lula Ann rejetée à cause de la trop grande noirceur de sa peau… Un livre qui parle d’injustice, qui dénonce la négligence et la maltraitance envers les enfants, qui dresse un état des lieux du racisme… un roman engagé qui ne se laisse pas oublier et qui fait réfléchir !

« Délivrances » de Toni Morrison, Christian Bourgois éditeur, 2015.