« En finir avec Eddy Bellegueule » et « Histoire de la violence » d’Edouard Louis

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J’ai entendu Edouard Louis à la Grande Librairie à l’occasion de la sortie de son nouveau roman « Histoire de la violence ». Avant de lire son dernier roman, il m’a paru nécessaire de mieux connaître cet auteur.

 « En finir avec Eddy Bellegueule », son premier roman, a été très remarqué lors de sa sortie. Edouard Louis avait 21 ans quand il a écrit ce livre autobiographique. Il raconte son enfance et son adolescence dans un petit village de Picardie. Sobrement, il décrit l’usine qui fait travailler la majeure partie des habitants, l’alcool qui gangrène les familles, le racisme qui hante les discussions. Habilement, il dresse un portrait sociologique de la classe ouvrière dont il est issu. Progressivement, on devient témoin de violences physiques et verbales répétées à l’encontre du petit Eddy. Enfant sensible, maniéré selon sa famille, Eddy essaie par tous les moyens de ressembler aux siens. Il essaiera même de sortir avec une fille malgré qu’il a su très tôt que son attirance sexuelle était différente. Finalement, il quittera son village pour intégrer un lycée avec une filière en art dramatique à Amiens.

J’ai trouvé que Edouard Louis a su avec finesse nous faire plonger dans l’univers qui a été le sien durant toute sa jeunesse : un milieu rude, sans émotion et dénué de sensibilité. La lecture devient difficile par moments car on ne peut s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour ce garçon. Je me pose toutefois quelques questions :  Ecrirait-il le même roman à 30 ou 40 ans ? Je pense que le titre me donne une réponse; il fallait vraiment en avoir fini avec Eddy Bellegueule, pour pouvoir commencer à être celui qu’il a toujours été. Par contre, je serai curieuse de découvrir l’analyse sociologique qu’il portera plus tard sur la classe sociale qui est tant idéalisée dans ce premier roman.

« En finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis, Seuil, 2014. 

Deuxième coup de poing d’Edouard Louis à la lecture de son second roman. Un livre qui ne laisse pas de marbre et dont on ne ressort pas indemne. Ayant lu le premier il a peu de temps seulement, j’en reste simplement sans voix.Unknown

L’auteur nous raconte une fin de nuit de Noël qui aurait pu très mal se terminer. Un jeune homme, Reda, l’accoste dans la rue. Après quelques échanges,  il lui propose de venir chez lui. Ils passent la nuit ensemble, rigolent, discutent. Reda lui raconte son histoire et l’arrivée de son père en France depuis l’Algérie. Plus tard, les choses changent dramatiquement. Reda essaie de l’étrangler. Il le viole, il l’insulte. Il sort également un revolver. Reda quitte finalement le studio. Se sentant sali, le narrateur lave tout l’appartement, prend une longue douche, frotte, lave tout ce que Reda a touché. Il sort pour aller laver les draps. Sur conseil de ses amis, il décide de porter plainte et subit interrogatoires et visites médicales.

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« Délivrances » de Toni Morrison

Ce n’est pas de ma faute. Donc vous ne pouvez pas vous en prendre à moi. La cause, ce n’est pas moi et je n’ai aucune idée de la façon dont c’est arrivé. Il n’a pas fallu plus d’une heure après qu’ils l’avaient tirée d’entre mes jambes pour se rendre compte que quelque chose n’allait pas. Vraiment pas. Elle m’a fait peur, tellement elle était noire. Noire comme la nuit, noire comme le Soudan. Moi, je suis claire de peau, avec de beaux cheveux, ce qu’on appelle une mulâtre au teint blond, et le père de Lula Ann aussi. Y a personne dans ma famille qui se rapproche de cette couleur. Ce que je peux imaginer de plus ressemblant, c’est le goudron; pourtant, ses cheveux ne vont pas avec sa peau. Ils sont bizarres : pas crépus, mais bouclés, comme chez ces tribus qui vivent toutes nues en Australie.

C’est ainsi que Sweetness décrit sa fille, Lula Ann Bridewell à sa naissance. Elle refusera de la toucher, lui demandera de ne pas l’appeler maman, mais Sweetness, pour ne pas rendre les gens perplexes. Son mari la soupçonne d’adultère et la quitte. Durant toute son enfance, Lula Ann cherchera à gagner l’affection et l’estime de sa mère. A huit ans, elle ira même jusqu’à apporter un faux témoignage lors du procès d’une institutrice soupçonnée d’attouchements sur des enfants pour attirer l’attention de sa mère.

J’ai jeté un coup d’oeil à Sweetness; elle souriait comme je ne l’avais jamais vue sourire auparavant : avec la bouche et avec les yeux. Et ce n’était pas tout. A l’extérieur du tribunal, toutes les mères m’ont souri, et deux m’ont réellement touchée et serrée dans leurs bras. Des pères levaient le pouce pour me féliciter. Le mieux, c’était Sweetness. Le temps qu’on descende les marches du tribunal, elle m’a tenue par la main… par la main. Elle n’avait jamais fait ça avant et ça m’a surprise autant que ça m’a fait plaisir parce que j’avais toujours su qu’elle n’aimait pas me toucher.

Devenue adulte, Lula Ann change de nom et se fait appeler Bride. Elle n’est plus la petite fille insultée dans la cour de récréation, la face de charbon méprisée.  Elle est devenue une jeune femme brillante et très belle, sur le point de lancer sa propre ligne de cosmétiques « Toi ma belle ». Mais derrière cette réussite sociale, Bride n’arrive pas à oublier cette culpabilité qui la ronge : avoir envoyé derrière les barreaux une femme innocente. Quand Sofia Huxley, l’institutrice qu’elle a accusée à tort sort de prison, elle veut à tout prix se faire pardonner. Le résultat n’est pas celui qu’elle attendait. De plus, son petit ami la quitte brutalement par un : « T’es pas la femme que je veux ».

Déstabilisée par ces événements, Bride part à la recherche de Booker, son petit ami qu’elle connaît finalement bien peu… Durant son périple, elle rencontrera une famille hippie, une jeune fille qu’elle prendra en affection et elle découvrira peu à peu les secrets de Booker.

978-2-267-02878-2g

C’est le premier livre que je lis de cette grande écrivaine américaine, prix Nobel de littérature en 1993. J’ai aimé la manière dont elle a exploré les facettes de son personnage central Lula Ann Bride, petite fille, adulte, tour à tour racontée par sa mère, sa collègue… La couleur de peau reste un thème central et le racisme au sein de sa propre famille interroge le lecteur. L’enfance et plus particulièrement les abus liés à l’enfance sont bien représentés dans le récit : Rain, rejetée par sa mère prostituée, le frère de Booker tué par un pédophile, Lula Ann rejetée à cause de la trop grande noirceur de sa peau… Un livre qui parle d’injustice, qui dénonce la négligence et la maltraitance envers les enfants, qui dresse un état des lieux du racisme… un roman engagé qui ne se laisse pas oublier et qui fait réfléchir !

« Délivrances » de Toni Morrison, Christian Bourgois éditeur, 2015.